Note de lecture: « Une saison au Congo » d’Aimé Césaire ou le destin fatal d’un météore !

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« Une saison au Congo » a paru aux éditions du seuil en 1966. Aimé Césaire est l’auteur de cette pièce de théâtre, dont le nœud gordien est l’assassinat orchestré de Patrice Lumumba. La trame de cette pièce s’étale sur trois actes, repartis séquentiellement en scènes. 

Par Baltazar Atangana Noah

 

« Si j’étais veilleur de nuit, et que l’on me demandât où en est l’heure, je répondrais que deux mois après son indépendance, nous sommes à l’heure où le Congo est une chèvre entre les dents du fauve !(…) Si je m’agrippe et si je m’arc-boute, c’est pour arracher le Congo à la dent et au croc!». C’est un Lumumba ambitieux et frondeur qui parle. Pour lui, l’indépendance n’est pas seulement un mot ; elle est une réalité. Il dialogue avec les siens et il leur fait confiance, afin qu’ils rompent le rebelle cordon colonial de concert. Le jeune leader politique Congolais s’entoure donc des siens, sans distinction de catégorie sociale. Mais « Grand, je crains que tu ne regrettes un jour d’avoir mis ta confiance dans des gens qui ne la méritaient pas… » ; Si seulement Lumumba avait écouté M’polo, il n’aurait pas fondé l’économie de sa confiance sur Mokutu. Celui qui orchestrera les opérations qui provoqueront sa chute-assassinat. Il était la taupe et le pion des « oiseaux picoreurs ». Il huilait son stratagème dans le noir, en attendant le moment opportun pour agir. Le tragique commence à poindre dans la pièce, lorsqu’il met en pratique ses machinations savamment concoctées. Il débarquera Lumumba de ses fonctions manu militari, et il accélèrera sa descente en enfer-mort. Les esprits méphistophéliques qui travaillent la sphère politique africaine des années 60, et même aujourd’hui encore, sont mis en relief : l’esbroufe, la duplicité, l’abus de confiance, la trahison, le nombrilisme, l’arrogance etc.

La poétique du dialogue est particulière. Les répliques se confondent aux poèmes. En effet, le dramaturge laisse lire ce qu’il a en commun avec Lumumba, qui est également poète comme lui. La poésie adoucit certaines scènes brutales, crues et triviales. Aussi est-elle une échappatoire pour les acteurs (peuple), que la misère et la peur noient chaque jour qui passe. La chaîne des acteurs est systémique et programmatique. Césaire réussir à faire jouer deux figures emblématiques dans la même pièce en un tournemain, sans rien mêler. Le bon (Lumumba) qui prend la place du mauvais (Mokutu) et inversement. La vie d’un peuple, mieux d’un continent apparait à travers celle d’un être singulier. Cette approche psychologique qualifie Lumumba de Acteur-symbole. Il véhicule l’image des Hommes qui œuvrent pour l’affranchissement du continent, mais qui se heurtent à l’arrogance et la trahison de leurs « frères ». On pourrait également le rapprocher au « fils de l’Homme » venu pour sauver l’humanité, mais qui fut crucifié par les siens parce qu’ils ne le comprenaient pas. Acteur-modèle, il communiait avec toutes les classes sociales. Les traits de son humanisme et de son humilité étaient renforcés. Certainement, Patrice Lumumba a été la source d’inspiration d’Adame Ba Konaré qui assène, franche, « l’arrogance n’est jamais payante. Cultivons notre humanité ».

Par ailleurs, « Une saison au Congo » inscrit Césaire dans la classe des pionniers du théâtre négro-africain moderne. Au départ, ledit théâtre s’appuie sur une esthétique de la restitution de l’histoire de l’Afrique et de ses figures emblématiques. Ensuite, avec le colonialisme et la quête des indépendances, il se dote d’une esthétique de la protestation contre la colonisation et tout son tremblement. Il sera revu-corrigé-augmenté sous la plume de moult écrivains noirs engagés, à l’instar de Bernard Dadié ou Seydou Badian. Il prend la forme d’une satire des souffrances d’une Afrique indépendante, en quête d’elle-même et de leaders non-providentiels.

L’opuscule du dramaturge martiniquais est un « logos », discours, toujours d’actualité. Il est la métaphore du théâtre politique galopant qui bat son plein dans le monde mieux, en Afrique actuellement. Un continent sur lequel la trahison a fait son lit, et où les politiques ne sont pas amoureux de l’alternance politique. Ils recourent à toutes les méthodes pour s’éterniser aux affaires : modification de la constitution, trucage des élections, emprisonnement des têtes de proue des partis de l’opposition. Ce n’est pas tout. Les leaders véreux et amoraux n’ont plus de place. L’heure est venue de passer le flambeau aux jeunes générations dynamiques. Pas celles qui procrastinent où se pognent le beigne, oisives, sans ambitions réelles. Des visionnaires qui n’aviliront pas la société, et qui serviront de repères aux populations. La pensée-action collective est le point d’orgue de cette entreprise, dont la résultante des réflexions est l’émergence des Etats africains, au sens fort du terme. Les politiques des différents pays doivent communiquer dans le respect de l’ « ethos » du vis-à-vis. La culture de l’humilité, de la tolérance et de la solidarité est donc urgente, afin que la coopération-communication interétatique soit fluide. En ce début de siècle, suffisamment mouvementé où les frontières humaines et technologiques se confondent, sans la pratique de ces trois vertus, le monde est mal parti !

Baltazar ATANGANA Noah est critique littéraire, écrivain et chercheur associé à l’Institut Mémoires de l’édition Contemporaine. Il a publié Aux Hommes de tout…(2016) et Comme un chapelet (2019).