[Interview] Badis Diab : « Nous travaillons de façon saine »

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SENtract – Entretien avec Badis Diab, 31 ans, activiste humanitaire, entrepreneur social et essayiste. Il est engagé dans l’engagement humanitaire depuis de longues années à travers plus de 65 pays à travers le monde.

Ses activités s’articulent principalement dans l’aide humanitaire d’urgence dans les régions du monde les plus en difficultés, à travers l’eau, l’hygiène et l’alimentaire.

 

Vous êtes co-fondateur de l’Ong internationale Unity. Pouvez-vous nous exposer en quoi consiste le travail des équipes de Unity à travers le monde, et en Afrique en particulier ?

UNITY est une organisation humanitaire et anti-communautaire dont les axes d’actions sont plurielles, de l’aide alimentaire d’urgence à l’éducation en passant par la santé ou l’aide aux personnes en situation de handicap, nous offrons des aides à court, moyen et à long terme suivant les régions du monde.

En Afrique, nous avons déployé une dynamique humanitaire qui varie en fonction des pays et de leurs besoins : des personnes en situation de handicap au Zimbabwe jusqu’au au Mali dans la lutte contre la Covid 19, ou encore à Madagascar avec la construction de forages de façon hebdomadaire ou bien la prise en charge de centaines d’enfants orphelins au Nord-Cameroun.

Il s’agit en ce sens d’un travail de ciblage des besoins, afin d’être le plus utile et le plus efficace sur chaque pays où l’on agit.

Comment organisez-vous, avec vos équipes, votre travail dans les zones d’intervention concernées?

Nous travaillons directement avec des acteurs associatifs locaux afin d’être le plus efficace possible. Je n’ai jamais apprécié le fait d’envoyer des bénévoles européens sur les terrains d’opérations, que ce soit en Afrique ou en Asie. J’estime qu’il y a déjà dans tous ces pays de nombreux citoyens locaux, acteurs associatifs ou simples étudiants,  des personnes de bonnes volontés et au grand cœur, qui souhaitent s’engager auprès de leur propre population, et qui d’autant plus connaissent mieux la situation de leur propre pays que nous autres, qui vivons en Occident.

C’est ainsi que nous créons dans chaque pays où nous intervenons des partenariats, afin de construire des chaines de solidarité de qualité, grâce auxquelles nous travaillons de façon saine, simple, rapide et efficace.

Quelle est la stratégie de votre Ong au niveau du choix des différentes zones d’intervention ?

Nous choisissons les différentes zones d’intervention en fonction des besoins actuels et de notre capacité à répondre à ces besoins. Si nous pensons ne pas avoir les moyens humains ou logistiques, nous ne prenons pas le risque d’entamer des interventions sur place. Par contre, si nous pensons être en mesure d’agir, alors nous préparons des plans d’actions précis afin de répondre au mieux aux besoins actuels.

Je suis un pragmatique ambitieux, et j’essaie de transmettre ma façon d’être auprès de mes partenaires humanitaires.

L’application des opérations de votre Ong n’est-elle pas rendue compliquée avec l’afflux des acteurs humanitaires qui sont déjà sur place ?

Très honnêtement, nous ne rencontrons pas de réelles difficultés à déployer nos actions et à étendre notre zone d’intervention dans chaque pays où nous intervenons, car comme je le disais précédemment, nos bénévoles sont des locaux, nous avons une façon d’agir qui différencie clairement de la plupart des organisations humanitaires occidentales, qui la plupart du temps font le choix d’envoyer directement des bénévoles sur les zones d’interventions, ce qui s’apparent plus souvent à une forme de tourisme solaire qu’a de véritables opérations humanitaires concrètes.

Votre ONG Unity agit à travers le monde dans les domaines de l’éducation, la santé, le handicap, le droit des femmes et la biodiversité. Est-il possible qu’une Ong agissant dans ces mêmes domaines puisse collaborer avec Unity pour la mise en œuvre d’un projet commun?

Évidement, c’est même le cœur de notre action. Toute notre énergie s’accentue dans le but de créer et dynamiser de nouveaux partenariats avec des actions locales dans différents pays et ainsi étendre notre chaine de solidarité à travers le monde, toujours dans un esprit d’égal à égal, de dignité à dignité.

De quoi parle votre ouvrage L’humanisme avant tout?

L’humanisme avant tout est mon second ouvrage, sorti en 2021. Le but de cet ouvrage est d’indiquer de façon claire ce qui m’avait principalement poussé à m’engager pour la vie dans l’action humanitaire directe. L’humanisme est à mes yeux le cœur de ce qui fait aujourd’hui la solidité de mon engagement, je ne le fait ni pour satisfaire mon égo, ni pour des raisons spirituelles. Je m’engage car les inégalités de plus en plus importantes et l’injustice qui en dégage m’est insupportable, et ce sentiment d’injustice m’a obligé à m’engager, et ce jusqu’au dernier jour de ma vie, aux cotés des populations toutes aussi différentes les unes des autres, quelles que soient les confessions religieuses ou les couleurs de peau, où l’être humain serait enfin mis au cœur des priorités.

Selon vous, quels sont les principaux risques, défis et les challenges de l’humanitaire aujourd’hui?

Le principal risque que peut rencontrer l’humanitaire d’aujourd’hui est la relation qu’il peut avoir avec les réseaux sociaux et son univers superficielle. Dans le monde de l’image et du « m’as-tu-vu », il est de plus en plus fréquent que l’humanitaire soit utilisé pour mettre en avant une forme de tourisme solidaire, où le plus important est de se rendre sur le terrain pour faire des photos, auprès des populations précarisées, loin de toute véritable stratégie d’actions sociales. Cette façon d’agir n’est pas la mienne, je la considère même condescendante, pour ne pas dire humiliante à l’égard de ces pauvres femmes et hommes qui souffrent de la misère sociale. Il faut apprendre à prendre du recul et faire preuve d’humilité, c’est d’ailleurs pour cela que j’ai toujours souhaité laisser des bénévoles locaux apporter directement de l’aide auprès de de leur propre population, loin de toute forme de néocolonialisme.

Quand au défis de l’humanitaire d’aujourd’hui, le principal est celui de passer outre les barrières des différences entres les donateurs et les bénéficiaires. Les musulmans ne doivent pas uniquement aider des musulmans, et les chrétiens ne doivent pas aider uniquement des chrétiens. Il faut apprendre à donner quelle que soit la confession ou la couleur de peau du bénéficiaire, aider pour l’humain, aider rien que pour aider. C’est d’ailleurs cette dimension d’un humanisme authentique qui me parait être la pureté originelle de l’humanitaire.

Dans les prochaines années, comment voyez-vous l’humanitaire? Doit-on envisager ou s’attendre à des ruptures ou plutôt à une continuité?

J’ai profondément confiance en l’évolution de l’humanitaire, les jeunes sont de plus en plus concernés par les injustices qui sévissent à travers le monde.

De plus en plus les jeunes s’engagent bénévolement, offrent de leur temps et même de leur argent pour venir en aide aux populations les plus défavorisées. Devant cette dynamique que je constate chaque jour de mes propres yeux, je ne peux qu’être optimiste sur les années qui viennent.

Quelle est votre conclusion, votre mot de fin.

Je salue vos lecteurs ainsi que les populations africaines en général. Adepte de l’idée d’une identité africaine commune, j’espère que les années qui viennent nous permettrons de nous retrouver en tant qu’africain, et de nous identifier mutuellement en ce sens qui vise à nous rassembler, au-delà de ce qui nous sépare.

Baltazar Atangana Noah

(noahatango@yahoo.ca)