[Interview] Aissata Sissoko : « Mes racines maliennes, ce sont les traditions »

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SENtract – Aissata Sissoko est une écrivaine dont les écrits répondent avant tout à son besoin de décrire des réalités sociétales profondes suscitant des réflexions individuelles et collectives, à la lumière de sa « double culture ». En 2020, elle a publié Ce qu’il nous reste.

 

Pourquoi Ce qu’il nous reste?

Ce qu’il nous reste de ce que nous avons laissé de notre pays natal, de nos repères, de notre famille, de notre éducation. Ce qu’il nous reste à transmettre à nos enfants nés dans un pays différent du nôtre, dans une culture éloignée de nos traditions de nos coutumes.  Ce qu’il nous reste à offrir, à transmettre, ce que nous choisissons de garder et de perdre. Ce qu’il nous reste répond à toutes ces questions sous-jacentes qu’impliquent ces parcours de vies. Des personnes qui ont quitté leur pays natal en Afrique pour vivre dans un autre en Occident. Ils y ont vécu et ont construit une famille. Leurs enfants sont le fruit de cet exil.  Que reste-t-il de tout cela ? C’est ce qu’interroge Ce qu’il nous reste.

L’écriture de ce roman s’est-elle imposée à vous?

Oui. La démarche de questionnement et la volonté d’en savoir plus sur mes origines et mon identité m’ont poussé à découvrir en profondeur le parcours de vie de mes parents. Cette démarche aurait pu rester « anonyme », dans le cadre d’un récit « familial » transmis dans le cercle familial. Et pourtant, la volonté de publier cette version romancée du parcours de mes parents et du mien au plus grand nombre était présente dès le début. Je savais que ces parcours individuels n’étaient pas les seuls vécus et il me fallait utiliser mes personnages pour les mettre en avant. Je souhaitais que chaque lecteur/trice puisse se retrouver dans l’un de ces parcours, reconnaître un parent, un cousin, une collègue de travail. Ou bien qu’ils/elles puissent à défaut tout simplement se questionner, apprendre et prendre conscience de la richesse de ceux que j’appelle « ces héros de l’ombre » en parlant des personnes qui ont immigré et ont développé des qualités dont nous pouvons nous inspirer. Je voulais aussi mettre en évidence le parcours de leurs enfants qui se sentent ou se sont sentis coincés, tiraillés ou parfois perdus entre leurs racines qui les portent au plus profond de leur être mais qui ont parfois eu du mal à s’ancrer dans ce pays différent de celui de leurs parents et dans lequel ils sont nés et ont grandi.

De quoi est-il question dans ce premier fait littéraire?

Dans ce roman, il est question de trois récits, de trois parcours de vie. Chacun d’eux est abordé de façon croisée sous forme chronologique et dans un ancrage historique. Bocar nommé « Babayel » nous raconte son enfance au Mali, les raisons de son départ du pays à la recherche d’une aventure et également de quoi améliorer les conditions de vie de sa famille. Après avoir passé des séjours dans divers pays d’Afrique de l’Ouest, il aura l’occasion de partir en France, pays avant tout perçu comme un territoire permettant d’amasser un maximum de revenu, il connaîtra plusieurs évènements dans le pays qui le mèneront à vivre et y construire sa famille. Madina surnommée « Korkayel » est originaire du même village que Bocar, celui qui deviendra plus tard son mari. Elle nous raconte son enfance aux côtés de sa tante et de ses sœurs. Après un évènement marquant, elle vivra une partie de son adolescence dans un autre pays voisin du Mali. Ce sont d’autres circonstances qui la mèneront à rejoindre Bocar en France. Elle explique comment elle s’adapte à cet environnement totalement différent de celui qu’elle a connu. Enfin, Naba est la fille cadette des deux premiers personnages, elle nous raconte son positionnement qui fut complexe en tant que femme née en France et d’origine malienne.

À partir de la trame de votre roman, peut-on considérer l’immigration comme un facteur favorisant la fondation de nouvelles « patries »?

Oui bien que ce ne soit pas une évidence. L’immigration implique le mouvement d’une ou plusieurs personnes avec leur identité, leur culture propre dans un territoire différent de leurs repères. Dans l’environnement dans lequel ces personnes se situent, des communautés se créent en fonction de leurs points communs (langues natales, coutumes,…). Les foyers en sont un exemple. Nous avons plusieurs personnes d’une même communauté qui  se retrouvent et créent une nouvelle forme de vie sociale en Occident. Par ailleurs, les enfants nés dans ces pays occidentaux dans lesquels leurs parents ont immigré représentent aussi un groupe particulier que l’on pourrait assimiler à une nouvelle forme de « patries ».

Nous sommes certes dans le monde de la fiction. Cependant, n’avez-vous pas mis un peu de vous-même dans vos différents personnages?

C’est indéniable. Le personnage de Naba est clairement issu de mon parcours donc on peut clairement dire que c’est le cas. Pour ce qui est de ses parents, une bonne partie des faits sont réels cependant, parmi les éléments romancés, il est possible qu’une partie de moi-même ait été intégrée. Inconsciemment ou non.

Qu’entendez-vous par « double culture » lorsque vous parlez de vous?

J’entends par double culture le fait d’être imprégnée de deux cultures. Mes racines maliennes, ce sont les traditions, les coutumes et l’éducation que j’ai reçue de mes parents de façon plus ou moins conséquente.  La culture « d’accueil » de mes parents, c’est celle dans laquelle je suis née, j’ai grandie, j’ai appris à parler, à étudier, que j’ai construit mon cercle social. Je suis le fruit de ces deux cultures d’où ce terme pour désigner une partie de mon identité.

Quels sont les écrivains qui ont influencé votre désir d’écrire?

Plusieurs écrivains et notamment des écrivains africains. Tout d’abord, Amadou Hampaté Ba qui m’a inspiré l’écriture de ce livre. J’ai également découvert d’autres écrivaines telles que Chimamanda Ngozie Adichie, Léonora Miano ou encore Fatou Diome. Le fait d’avoir découvert des écrivaines noires m’a beaucoup influencé dans mon désir de publier mes écrits.

Aujourd’hui, dans un contexte où on remarque un effacement des frontières, avec les avancées technologiques, quel regard portez-vous sur « le personnage immigré » dans la littérature africaine d’expression française?

Les avancées technologiques ont permis un effacement des frontières virtuellement. En pratique, elles sont toujours présentes. Sur la base des derniers livres que j’ai lus sur le sujet, le personnage immigré est toujours mis en évidence dans cette volonté de partir ailleurs. Pour autant, ce que je retrouve de plus en plus, c’est peut-être une volonté des écrivains de davantage sensibiliser sur les réalités difficiles de l’immigration lorsqu’elle se fait des pays africains vers l’occident.  Le personnage immigré me semble prendre conscience du fait que ce bonheur qu’il vient chercher ailleurs, il peut peut-être aussi le construire dans son pays. Du moins, il se questionne.

Merci Aissata pour votre disponibilité. Votre mot de fin.

Merci à vous pour ces questions. Mon mot de la fin sera une citation d’Amadou Hampâté Bâ : « Le savoir est la plus grande des fortunes par le fait qu’on le donne sans réussir à l’épuiser ». Partageons Ce qu’il nous reste à transmettre au monde, j’essaie de le faire à mon niveau et m’enrichis tous les jours de ceux et celles qui partagent leur propre savoir.

 

Baltazar Atangana Noah

(noahatango@yahoo.ca)