[Note de lecture] «Les Impatientes» de Djaili Amadou Amal: Au commencement était la patience !

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SENtract – Les Impatientes est un roman de Djaïli Amadou Amal paru le 4 septembre 2020 aux éditions Emmanuelle Collas et ayant reçu le prix Goncourt des lycéens la même année. 

 

Munyal, munyal, munyal…Triste mantra!

Un mot scandé inlassablement à l’oreille de ces êtres qui n’ont qu’une seule tare : être nées femmes au cœur du Sahel.

Présent sur toutes les lèvres, à temps et à contretemps, il ne fait que rappeler le cruel destin auquel sont condamnées les personnages de ce roman polyphonique.

Aucune possibilité d’en réchapper, inutile d’envisager l’adoucir non plus : le salut de Ramla, Hindou et Safira ne se trouve que dans la patience.

Une patience résignée, une révolte muette, une indignation sourde qui ne saurait empiéter sur la dignité -de façade- à exhiber aux yeux de tous en attendant la fin du calvaire.

Il est question des chemins de vie de trois femmes résidant dans la ville de Maroua, située à l’Extrême-Nord du Cameroun. Au-delà de cette situation géographique, nos héroïnes ont de nombreux de points communs, le plus crucial étant l’appartenance à des foyers musulmans polygamiques. Les familles y vivent en concessions au cœur desquelles les époux règnent en despotes. Déifiés par des femmes dont la dévotion n’a d’égale que l’assujettissement auquel elles sont contraintes, ces messieurs exercent sur elles toutes sortes de sévices.

Afin d’améliorer leur quotidien, leurs épouses pensent n’avoir qu’une seule échappatoire : devenir la favorite. Pour cela tous les moyens sont bons : de la ruse à la perfidie, tous les coups sont permis, même et surtout les plus abjects ! Elles n’hésitent pas à mettre leurs progénitures respectives à contribution, frappant ainsi leurs rivales là où cela leur fera assurément le plus mal, certaines de leur porter ainsi l’estocade. Le tout en gardant bien sûr un air candide et une apparente harmonie qui, cependant, ne trompe personne.

Ces trois femmes dont les histoires sont imbriquées ne sont en réalité que des prétextes pour mettre en évidence et porter ainsi à la face du monde les atrocités subies par de trop nombreuses femmes peules auxquelles l’on n’apporte jusqu’ici qu’une seule réponse :  Munyal, patience !

 

Portrait des damnées du Sahel : 

RAMLA

Alors qu’elle grandit au sein de la concession familiale et est soumise aux mêmes règles que ses nombreux frères et sœurs, Ramla a tôt fait de prendre conscience qu’elle a des aspirations différentes des leurs. Contrairement aux jeunes filles de son âge aux yeux desquelles l’école ne trouve pas grâce, Ramla souhaite être instruite et aller le plus loin possible. D’ailleurs elle a un rêve : devenir pharmacienne.

Grâce au soutien de son frère aîné, elle obtient l’accord de son père pour aller au Collège. Au cours de toutes ces années, elle reçoit de nombreuses demandes en mariage et éconduit systématiquement ses prétendants. D’autant que dans son cœur appartient à Aminou, ami de son frère avec qui son père l’autorise à se marier.

Fiancée à celui qu’elle aime, à quelques mois de passer son Bac, le merveilleux univers de Ramla va s’écrouler en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire.

Repérée par Alhadji Issa, ami de son oncle et richissime homme d’affaires qui souhaite l’épouser au plus vite, elle se verra contrainte de rompre ses fiançailles avec l’élu de son cœur, et par la même occasion, de mener une vie de seconde épouse avec tout ce que cela comporte comme vicissitudes.

Dès lors le mot Munyal deviendra ce qu’elle n’aura de cesse d’entendre : patience, l’exhortera-t-on. « Patience, patience, patience, telle est la volonté d’Allah à l’égard des Hommes ».

Comment ne pas se révolter dans de telles conditions ? Mais en a-t-elle seulement le droit ? la possibilité ?

Après avoir vu sa mère souffrir des affres de la polygamie, c’est à son tour de voir ses rêves lui être arrachés et d’y être soumise elle aussi. Mais pour combien de temps ?

 

HINDOU

Demi-sœur de Ramla, Hindou est la fille de la quatrième épouse de leur père.

Réputée pour sa beauté et sa docilité, elle a bien intégré les règles de vie qui lui ont été inculquées par ses parents.

Elle sait qu’étant une fille elle se doit d’être obéissante, de rester digne -entendre vierge- et ainsi faire la fierté de ses parents.

Elle sait aussi que faisant partie des enfants de l’épouse favorite de son père, ses moindres faits et gestes sont scrutés à la loupe par ses marâtres qui n’attendent que le moment fatidique où elle fauterait pour se gausser de sa mère ; aussi fait elle très attention.

Tout comme sa demi-sœur Ramla, elle est en âge de se marier et fait l’objet de nombreuses demandes sans vraiment s’en soucier jusqu’au jour où son père lui annonce son mariage.

Jusqu’alors, le mariage ne revêtait aucun caractère exceptionnel à ses yeux car elle savait depuis toujours que toutes les femmes y sont appelées : il s’agit là d’un devoir auquel on se plie. Mais jamais elle n’aurait imaginé que son père aurait accepté de donner sa main à son cousin Moubarak ! En effet, alcoolique, drogué et joueur invétéré, Moubarak s’adonne à toutes sortes de mauvais penchants au vu et au su de tous.

Sortant pour une fois de sa réserve pour refuser cette union, Hindou ne reçoit de son père que de l’indifférence face à son sort. Les autres quant à eux ne comprennent pas cette hardiesse soudaine de sa part.

C’est donc dans l’indifférence la plus totale qu’elle se fera violer, insulter et frapper quotidiennement. A chacune de ses plaintes on lui répondra : Munyal. Elle fuguera et sera ramenée manu militari chez son mari et concevra un enfant.

Lasse d’être autant maltraitée et de ne trouver de soutien nulle part, pas même auprès des siens, violentée par ce membre de sa famille quelle a été contrainte d’épouser, Hindou se met en quête d’un lieu sûr dans lequel se réfugier. Elle trouvera finalement asile dans une contrée lointaine et inattendue, laissant sa famille pantoise.

SAFIRA

Le jour du mariage de Ramla avec Alhadji Issa, plusieurs cœurs furent brisés.

Celui de Ramla qui devait dire adieu à ses rêves qu’on lui arrachait, mais également celui de Safira qui, après vingt années de mariage à régner comme seule et unique épouse de son mari, se voyait imposer une seconde femme.

Dès lors elle devenait la Daada Saaré., maîtresse de maison devant s’occuper de la seconde épouse comme d’une sœur cadette. Mais où trouverait elle la force de faire cela alors que la moindre parcelle de son être avait été écartelée ? Cette jeune fille d’une incroyable beauté venait lui ravir son mari sous son nez et que lui disait-on ? Munyal ! Eh bien non il n’en serait rien !

Dès cet instant elle s’emploiera jour et nuit à détruire cette femme plus jeune que sa propre fille qui avait osé accepter d’épouser son mari et qui venait la défier, au prix même de sa vie !

Mensonges, vol, manigances, maraboutage … : elle ne reculera devant rien pour faire partir sa rivale à laquelle elle vouait une haine féroce sans même avoir pris la peine de la connaître. Tout ce qui lui importait était de « récupérer son mari » et ne surtout pas finir comme sa propre mère, reléguée aux oubliettes depuis que son père avait épousé une seconde femme.

Une chose est sûre :  elle ne serait pas sa mère et ne se laisserait pas faire, ni avec Ramla, ni avec aucune autre ! Munyal ce n’était plus pour elle !

Echo des récits…

Ces trois récits racontés à la première personne (je) dépeignent tristement le quotidien de la plupart des femmes peules du Sahel, quel qu’en soient les statuts (filles, épouses, mères, tantes, amies). Ils nous invitent à réaliser la chance que nous avons de ne pas vivre dans de tels environnements, mais surtout à nous interroger profondément sur l’existence et le devenir de ces dernières.

Nous ne pouvons faire autrement que de nous questionner sur le rôle qu’occupent ces mêmes femmes sur la triste scène des ignobles traitements subis par leurs pairs : comment peuvent-elles continuer à faire subir à leurs filles/ nièces/ sœurs ces atrocités qu’elles ont-elles mêmes subies et qui les ont si cruellement brisées ?  Pourquoi acceptent-elles de partager la responsabilité de la perpétuation de ces ignominies ?

Si la culpabilité des hommes est indéniable, les femmes ne sont pas en reste ! Comment espérer que de telles pratiques cessent si les femmes, premières victimes, se font complices des bourreaux et deviennent à leur tour bourreaux d’autres femmes ?

Mais peut être qu’en laissant cette place aux femmes les hommes agissent consciemment et s’assurent ainsi que de la sorte ce cercle vicieux ne soit jamais rompu ? Il appartient à chacun de se faire sa propre idée.

Toujours est il qu’en discernant aux Impatientes le Prix Goncourt des Lycéens 2020, nous voulons croire que les Lycéens y ont vu la possibilité de débattre sur ce sujet révoltant si bien narré par Mme Djaili Amadou Amal.

On ressort de cette lecture bouleversé par ces récits empreints d’une infinie tristesse, réduit à espérer qu’une fois ces réalités exposées de la sorte, une amorce de changement poindra.

Aspirant à vivre dans une société au sein de laquelle la capacité des femmes à endurer toutes sortes d’exactions sans se plaindre ne serait pas la première chose mise en avant lorsqu’il est question de leur sort, une société où les femmes ne se contenteraient pas de survivre mais vivraient pleinement, il ne nous reste plus guère d’autre solution que celle de devenir à notre tour, toutes -et tous- des Impatientes !

Erna Ekessi

Chroniqueuse littéraire