[Interview] Irène Ekouta, « je ne calcule pas de cible quand je me mets à écrire »

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Sentract – Lauréate de la première édition de la résidence littéraire Lakalita 2022, écrivaine et journaliste camerounaise, Irène Ekouta a accepté de répondre à nos questions.

 

Dans ce récit autobiographique… non seulement vous parlez de vous mais, vous soulevez un fait assez alarmant souvent peu considéré en Afrique : la dépendance affective. Quel a été l’élément déclencheur vous ayant poussé à nous ouvrir votre cœur ?

Le besoin vital de me défaire de l’énergie viciée qui refusait de quitter mon corps et m’empêchait d’aller de l’avant. Le besoin de me confronter à ma vérité et de l’assumer avec courage. Le fait surtout d’accepter les expériences peu gratifiantes comme partie intégrante de mon histoire. D’apprendre à vivre avec moi-même et de me dire : « Il n’y a rien de grave ». J’avais besoin de voir clair dans ma tête, de me pardonner afin de poursuivre sereinement l’aventure extraordinaire qu’est la vie.

Toute l’éducation traditionnelle de la jeune fille vise à en faire une bonne femme et une bonne épouse, l’orientant vers une construction identitaire de la conjugalité intégrant la violence comme modalité. Que pouvez-vous dire à ce sujet ?

Ce n’est pas une mauvaise chose dans le fond mais, on met une telle pression aux femmes qu’elles ont toujours l’impression d’être en retard sur la question du mariage. Or, il n’y a plus de chemins tout tracés de nos jours. Il y a des choix qui mènent à d’autres choix et donc à des réalités différentes. On ne peut plus condamner des personnalités, des histoires différentes au même sort. Pour ce qui est de la violence comme élément du package, c’est désolant. Le « Munyal » dont Djaïli parle dans « Les impatientes » est un bien triste concept soutenu par certains.es. On devrait plutôt apprendre le respect de l’autre et la bienveillance aux petits garçons et aux petites filles. Ainsi, on éduquerait des adultes disposés à accepter/écouter les autres, ce qui éviterait de les mettre dans cet absurde rapport de force.

Peur de l’abandon, besoin de l’approbation permanente de l’autre, hypersollicitation de son partenaire…Cherchiez-vous à combler un vide ?

Oui, pour toutes les raisons que vous avez citées. Le bon côté c’est que cette histoire a mis mes peurs (celles qui remontaient à l’enfance) en évidence et je me suis rendu compte que j’avais encore du travail dans la construction de ma personnalité. La vérité c’est qu’on n’en finit jamais avec ça, puisqu’on apprend tous les jours. En cela, je suis reconnaissante, car sans tous ces chocs émotionnels, je n’aurais peut-être jamais saisi l’intérêt d’aller à la rencontre de moi-même.

« Il vaut parfois être la victime dans une relation, plutôt que d’en être le bourreau » 

P. 121

Pouvez-vous être plus explicite ?

Je veux simplement dire que l’univers se souvient de chacune de nos pensées bienveillantes ou malveillantes, des larmes causées par des injustices ou des mots mal placés à des personnes qui ne les méritaient pas. Trahir les sentiments de quelqu’un qui vous idéalise, ce n’est pas rien. Quand la vie s’en souvient, il vaut mieux être du bon côté de l’histoire.

Pensez-vous qu’il est aussi évident d’échapper aux griffes d’un pervers narcissique ? D’où vous est venu la force ?

Si c’était facile, je n’aurais pas écrit ce livre (rires). Pour information, il m’a fallu trois ans pour retrouver un véritable équilibre/épanouissement. L’une des choses les plus importantes à faire lorsqu’on veut vraiment se défaire d’une relation toxique, c’est se confronter à sa vérité. Il est inutile de se mentir à soi quand on veut avancer. C’est valable aussi bien dans la vie amoureuse que dans toutes les vies d’un individu. J’ai travaillé sur moi, fait de belles rencontres et suis restée accrochée à la plus grande croyance de ma vie, à savoir que l’amour est la plus belle chose au monde. L’amour reprend toujours le dessus. Il faut aimer malgré tout. C’est en cela que je puise ma force.

À quel public vous adressez-vous ?

Pour être honnête, je ne me suis pas posée la question lors de l’écriture des premières lignes de ce texte, étant donné qu’il n’a pas d’emblée été pensé comme un livre mais plutôt comme une liste de courses (rires). C’est vrai ! Cependant, j’ai compris que mon livre avait une chance de toucher les gens lorsque ce que j’écrivais me faisait pleurer. Je vais peut-être passer pour une égoïste mais, l’écriture de cette œuvre ayant été thérapeutique, j’ai d’abord pensé à moi. Ça faisait longtemps que je n’avais pas pris soin de mes émotions. Donc, pardon, mais je n’avais pas vraiment le temps de dessiner un « avatar client » en écrivant « Mes confessions anonymes ». Par contre, à la sortie du livre, les premiers retours étaient ceux des femmes, qui s’identifiaient à mon histoire. Et j’ai pensé qu’elles étaient ma cible. Puis, des hommes ont commencé à m’écrire et à me dire à quel point mon livre leur a suggéré une profonde remise en question. Et j’ai compris que les mots, comme les idées et les histoires n’appartiennent à personne. Il faut voir des horizons là où tout le monde dessine des frontières, dirait Frida Khalo.

Pour vous la faire courte, je ne calcule pas de cible quand je me mets à écrire. Tout ce que je veux, c’est parler à des humains de l’humanité dans sa pluralité, ses contradictions et ses beautés. Je dis ce que j’ai à dire. Si les gens comprennent, c’est génial. Et ils ont le droit d’être d’accord ou pas. Dans ce sens, le livre est un lien ou un non-lien avec des personnes qu’on ne rencontrera peut-être jamais.

Pensez-vous maintenant détenir toutes les astuces vous permettant d’éviter cette dépendance « malsaine » ?

A cette question, je répondrais que j’en sais désormais plus sur moi qu’il y a trois ou quatre ans. Je sais très précisément ce que je ne veux pas. Je ne m’accommode plus de ce qui n’épouse pas mon confort émotionnel. Et, plus important, je ne m’excuse plus de dire « NON ».

 

Inès Amougou

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